Natasha Krenbol - Autoportrait

à Naïma

La part de l'ombre

Peindre un tableau, écrire un poème, attraper le vent, photographier le temps
Des ailes pour planer au-dessus de la vie, disait Vincent Van Gogh
Assumer sa part de folie, c'est peut-être cela qu'on appelle la sagesse

J'ai beaucoup peint, enfant, très tôt passionnée par les hiéroglyphes
les calligraphies, les cartes du monde, les graffitis

Je travaille avec des moyens simples
des pigments, de la toile, du papier, des crayons de couleur
Au début c'est le chaos
Je triture la matière, j'envahis le support, je réserve, je rature
Chantier de fouille — art chaos-logique
La toile infuse lentement
Je ne prémédite pas ce que je montre
je le découvre en peignant
et j'aime cette part d'inattendu dans le processus d'invention

Peindre le monde sur soi, et pas soi sur le monde (Deleuze & Guattari)
Une image entrevue en amène une autre
puis une autre
Le tableau se construit, strate après strate
jusqu'à trouver un équilibre, un suspens

Je ne peins pas le monde, mais mon regard sur le monde
Le pinceau n'établit pas de hiérarchie entre l'humain et l'animal
C'est peut-être ce qui me rend la peinture si précieuse
Peindre n'est pas tant un métier qu'un mode de vie
un mode de rapport au réel
archaïque et inactuel
Seul peut se dire contemporain, écrit Giorgio Agamben, celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l'ombre, leur sombre intimité

N. K.

Bastet
Ce fut d'abord une étude.
J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable.
Je fixais des vertiges. Arthur Rimbaud
Une saison en enfer

formation

1978-1982

École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris

1985-1986

Kala Institute, Berkeley, Californie

expositions collectives

expositions personnelles

Camarillo
En ce monde nous marchons
Sur le toit de l'enfer
Et regardons les fleurs.
Issa Kobayashi (1763-1828)

Natasha Krenbol appartient à la génération des enfants, ou plutôt des petits-enfants, de Jean Dubuffet et de poètes comme Henri Michaux.

Alimentée aux sources du blues, du jazz, et des musiques ancestrales de tous les vieux continents, elle fait partie de ces artistes dont la culture mondiale, et le sang, mêlé, semblent porter la mémoire de tous les peuples en voie de disparition : la famille des poètes, volontairement primitifs et cosmopolites, de « Mother Earth », actuellement en grand danger. Pas étonnant si son œuvre, nourrie du contact avec les terres de la vie simple, ouvre naturellement des frontières qui, à ses yeux, devraient être effacées depuis longtemps.

Chemin faisant, une autre vie du mental lui est devenue familière. « Hasards objectifs », signes, rencontres, sont pour elle la trame d'un quotidien devenu mystique, dans une époque où c'est la vie elle-même qui est surréaliste.

La peinture est, pour elle, un engagement total, une façon de vivre, de respirer, comme la musique, qui partout l'accompagne et constitue le fil conducteur de son œuvre. Ce sont justement d'autres airs, d'autres mélanges qu'elle nous propose à voir, dans ses toiles si vivantes où tout danse et tout bouge, toute une culture qu'elle porte partout avec elle, comme le conteur itinérant sa mythologie personnelle.

Animaux, plantes, humains, créatures imaginaires, tous les êtres se valent dans l'univers de Krenbol, où le petit et le grand ont la même importance aux yeux du Créateur. Et on y sent une tendresse particulière pour les mille petits détails, essentiels, qui font tout le charme et le miracle de l'existence. C'est un univers d'un animisme naturel, où la vie suit son cours, à son rythme, têtu et obstiné, comme l'âne, compagnon privilégié de Krenbol.

Là, réside le secret de ce qui donne à ces œuvres tant de vie : dans la surimpression d'au moins deux mondes, deux préoccupations, à la fois opposées et complices, comme dans l'existence. La poésie retrouve l'espace de se donner libre cours, et l'on sent la fraîcheur d'une libre et talentueuse improvisation: celle qui, comme en musique, sait associer le « feeling », le don, et ce sens très particulier de l'équilibre que développent les grands vivants, à force de parer les coups à droite et à gauche.

Laurent Danchin

écrivain, critique d'art

Triomphantes vibrations

la pulsation Krenbol

Par le jeu de la « réserve », les créatures de Natasha Krenbol, tels des fragments de réel provisoirement détachés du monde, paradent graffitées et maculées - malpolies, pour le moins. Leurs poses dansantes d'animaux enjazzés laissent deviner le sourire qui accompagna leur invention (parlons plutôt de révélation).

Cette peinture chahuteuse, carnavalesque, est le fait d'une personne bouleversée, comme l'est nécessairement quiconque sachant voir que l'homme marche sur la tête. Nos effigies sont plus vivantes que nous; plus animales et musicales, plus amicales. Contrairement à nous, nos doubles krenbolisés ne tuent pas, ne saccagent pas, ne se rêvent pas en prédateurs. Ce sont d'authentiques sauvages, habitants d'Utopie, ce non-lieu de toujours, villégiature nomade des poètes et des sages résistants.

Natasha Krenbol a manifestement plus appris des rues africaines que des musées de la vieille Europe. Elle tient les conteuses de fables et les bluesmen pour plus savants que les esthètes bourgeois, et peint en ouvrière non-alignée, insoucieuse des vogues et des diktats boutiquiers. Elle a été corbeau dans une vie antérieure.

J'ai acquis récemment une de ses toiles montrant deux aveugles se guidant l'un l'autre dans le chaos. Avisant cette image, impressionnante de sauvagerie, un artisan de passage me déclare, solennel : « ça pulse ». On ne saurait mieux dire.

Enzo Cormann, mars 2007

écrivain, homme de théâtre